“Mon père et mon oncle sont là-bas pour faire la guerre.” 

La guerre en Europe, au Lycée, on a l’habitude d’en parler.  
Mais toujours au passé.  
L’actualité nous oblige à la conjuguer de nouveau au présent.
Et ça nous bouleverse. 

Le ByBiSix est parti à la rencontre d’élèves du Lycée directement concerné·e·s par le conflit en Ukraine. Nous voulions écouter leur vécu actuel. 

Illia Yablunivskyi et Olessya Dessard sont tous les deux en 5è, dans des classes différentes. Illia est né en Ukraine et a vécu jusqu’à ses neuf ans à Kiev avant d’arriver en Belgique avec sa maman. Il retournait très fréquemment voir son papa et le reste de sa famille, resté en Ukraine.  Olessya est, elle, née en Belgique. Sa maman est ukrainienne, de Kiev aussi. Olessya allait une à deux fois par an en Ukraine, pendant les vacances.  

ByBiSix : Qu’est-ce qui a changé pour vous depuis le début du conflit ? 

Illia : pour nous, la guerre a commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée ! Mais cette guerre alors ne touchait pas la centre de l’Ukraine, proche de l’Europe, c’était à la frontière orientale. Jusqu’à février de cette année, on pouvait encore circuler librement mais maintenant, ce n’est plus possible et donc ma famille est venue ici et ils vivent avec nous mais seulement les femmes et les enfants… Mon père et mon oncle sont là-bas pour faire la guerre… 

ByBiSix  : Comment vis-tu cette situation ? 

Illia : je ressens de la culpabilité parce que ma famille et mon père doivent traverser cela alors que nous, nous vivons ici. Comparé à l’Ukraine, ici, c’est le paradis…. Je me sens coupable de ne pas y être. Je suis aussi stressé pour eux : je ne sais quelle est la situation pour eux, ce qu’il en est de jour en jour. Par exemple, pour mon oncle, on ne peut pas savoir où il est : c’est confidentiel, les lignes téléphoniques sont sur écoute et donc on ne sait pas si il y a une attaque dans une ville ou dans une autre. 

ByBiSix: Aurais-tu pris les armes si tu avais été là-bas ? 

Illia : oui, je l’aurais fait si j’avais eu 18 ans et que j’étais resté là-bas… 

ByBiSix : Sans formation militaire ? 

Illia : ben oui ! Les hommes de 18 à 60 ans doivent rester là-bas, donc si j’avais été là-bas, je n’aurais pas quitté l’Ukraine et puis quand je vois l’héroïsme de ces gens, j’aurais voulu me joindre à eux… mais je suis en Belgique et j’ai 17 ans. 

ByBiSix : Et toi, Olessya, comment tu te sens depuis l’invasion ? 

Moi, quand je rentre chez moi, c’est le journal H24, ma mère, elle n’en peut plus : elle pleure tout le temps. Ma famille sur place est enfermée chez elle depuis 3 semaines (NDLR, l’ITW a été réalisée le 21 mars) et il y en a qui sont âgés… tous mes cousins, mes oncles et tantes, nos amis, les enfants des amis de ma maman sont en Ukraine et puis, il y a le meilleur ami de maman qui est là-bas et qui combat. Parfois, on n’a pas de nouvelles de lui pendant deux semaines, c’est super stressant. D’autres membres de la famille se sont réfugiés en Pologne ou en Allemagne. Du coup, pour ceux sur place, la valise est déjà prête pour partir car Poutine dit parfois qu’il arrête les combats pour laisser les gens partir et puis il tire quand même. En quelques secondes, on peut perdre quelqu’un. C’est difficile. 

ByBiSix :  Vous vous informez sur le sujet mais en soi, quand vous regardez la complexité du problème est-ce que vous pensez pouvoir le maitriser et en parler très librement ?  

Olessya :  je peux répondre que oui.  Ma mère en parle tout le temps, à table. Quand je rentre, il y a la presse, les contacts avec ma famille, ma mère m’explique, elle est bien informée, je crois. On en parle beaucoup, je regarde le journal tard le soir, je ne dors pas beaucoup pour le moment. Je crois que je suis bien informée. Maintenant, est-ce que je peux en parler librement ? Ça je ne sais pas si je peux l’expliquer correctement mais, au fond de moi, je sais ce qui se passe. 

Illia : je suis l’actualité, je ne suis pas un professionnel de la politique et je ne sais pas vraiment comment décrire ou proposer des solutions, on ne sait pas concrètement finalement pourquoi on est attaqué mais je me sens bien informé. J’ai aussi connaissance de ce que la propagande officielle de Poutine diffuse à la population russe. 

ByBiSix  : et vos amis ? Ils vous en parlent ? 

Les deux : oui, ils nous demandent des nouvelles de nos familles. Souvent. Les très bons amis. 

ByBiSix : Est-ce que le regard sur vous a changé depuis la généralisation du conflit ?

Illia : j’ai envie de croire que non. Mais je pense que c’est un peu le cas. Je ne sais pas ce que les autres élèves ressentent par rapport à cela… un peu de pitié… cela m’énerve mais … c’est inévitable. 

 ByBiSix: La guerre a-t-elle été évoquée dans les cours ?  Pensez-vous que le Lycée informe suffisamment et correctement sur ce qui se passe ? 

Illia : je trouve que l’école n’informe pas assez.  Elle devrait sensibiliser plus les élèves par rapport à cela car il y a plein de fausses informations qui circulent et il y en a plein qui ne savent pas vraiment ce qui se passe : ils savent qu’il y a une guerre et c’est tout ! On en a un peu parlé en Histoire et on a eu un cours en Géo sur le conflit depuis le début, depuis 2004. J’ai apprécié ce geste. C’était bien. Par contre, rien dans les autres cours. 

Olessya : Je pense aussi que les profs ont peur d’en parler et de donner de fausses infos. D’après moi, ils montrent des vidéos pour ne pas devoir s’exprimer directement.  

Une rencontre de Clara Veithen, Cyanne Irakoze et Stéphanie Villers 

Cette peur et ces doutes, le ByBiSix les a connus également avant de se lancer dans la rédaction de cet article. Nous avons rapidement décidé d’axer nos questions sur le ressenti des élèves interviewé·e·s et non sur leur opinion sur le conflit. La plupart de nos questions ont été rédigées avec le souci de pouvoir être posées à la fois à des élèves d’origine ukrainienne et à des élèves d’origine russe. Le hasard a fait que nous n’avons pas su interroger d’élèves russes. Nous restons évidemment disposé·e·s à recueillir leur vécu sur la situation actuelle. 

4 commentaires sur « “Mon père et mon oncle sont là-bas pour faire la guerre.”  »

  1. Merci pour cet article et cet éclairage. Toutes mes pensées vont vers le peuple ukrainien.
    En espérant une fin rapide de cette guerre et une paix durable. Courage à tous et merci pour l’accueil que vous réserverez aux élèves réfugiés.

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