La règle vestimentaire avant ?

#lundi14septembre : c’est par cet hashtag qu’en 2020, la question du code vestimentaire dans les écoles est posée. Ce jour-là, des élèves français et belges, filles ou garçons, montrent leur volonté de vouloir changer les mentalités en bousculant les normes. Depuis, le sujet est devenu un point de tension dans bon nombre d’établissements, y compris au Lycée. Mais cette question est-elle pour autant nouvelle ? Que disent les vieux règlements du Lycée à ce sujet et qu’en ont comme souvenirs les anciens élèves ? Pour répondre à ces questions, nous avons interrogé un éducateur et d’anciens élèves qui sont pour la plupart devenus professeurs au Lycée.

Une enquête de Cyanne Irakoze et d’Aurore De Angelis.

Plongeons directement dans une ancienne version du journal de classe, avec cet extrait qui date de 2003.

Nous constatons d‘emblée (enfin pour ceux et celles qui la connaissent !) que notre règle a peu évolué depuis le début des années 2000 (hormis la mise en page !). Deniz Uygur, professeure de Français au Lycée et ancienne élève, est venue à notre rendez-vous munie de son journal de classe.Nous remarquons ainsi que la règle dans les années 1990 est assez proche de celle de 2003, si ça n’est le point sur les bermudas, lesquels étaient uniquement tolérés par temps chaud ! Selon Mme Uygur, cela montre que la règle essayait de « suivre le style de l’époque ». Yves Netens, éducateur au Lycée depuis 32 ans, relève, lui aussi, ce lien entre la règle vestimentaire et la mode : “ Nous avons toujours été partagés entre l’envie de suivre les évolutions de la mode et puis une réflexion sur le sens de courir justement après les tendances. Ainsi, on a oscillé entre une formulation extrêmement floue qui permettait d’intervenir en cas d’abus et une tendance à vouloir lister ce qui était autorisé et interdit, tendance qui dépendait de la mode. Je pense qu’on a toujours un peu été entre les deux et qu’on le reste encore aujourd’hui.”

Yves nous apprend aussi, qu’outre le style, la règle pouvait aussi être simplement déterminée par une seule personne : “ Au Lycée, pendant très longtemps, on ne pouvait pas porter des vêtements militaires… et tout ça, parce qu’il y avait un éducateur qui était particulièrement sensible à cette question et qui trouvait que c’était un signal de violence. Et donc, lui militait assez activement pour que cela se trouve dans notre règlement et cela s’y trouvait ! Je n’ai jamais vu cette règle dans d’autres écoles… Et chez nous, l’interdiction de la tenue militaire, bien qu’abrogée depuis quelques années maintenant, est restée dans l’imaginaire collectif.” En effet, si vous avez écouté notre micro-cour/couloirs, vous avez remarqué que cet interdit est encore cité !

Passons à présent à l’application de la règle : le Lycée traquait-il davantage, dans le passé, les élèves qui contrevenaient à ses principes vestimentaires ?

Selon Aurélie Gérard, professeure d’Espagnol et ancienne élève, la règle était, bien plus stricte dans les années 90 qu’aujourd’hui : “L’école n’aurait pas toléré le quart des tenues que l’on tolère maintenant.” Pour donner un exemple, un jour elle est allée à l’école avec un jupe très longue mais fendue sur le côté et bien qu’elle portait un short en dessous, on lui a interdit de la remettre à l’école car la jupe suggérait qu’elle ne portait rien en dessous. A une autre reprise, alors qu’elle portait un t-shirt transparent, l’éducatrice lui a donné un t-shirt de l’école pour remplacer le sien.  Dans une situation similaire, Ofélie Noël, élève au Lycée de 2009 à 2015, nous dit avoir reçu une remarque verbale sur son short court alors qu’elle portait des bas opaques. Elle a proposé de rentrer chez elle pour se changer lors du temps de midi. C’est ce qu’elle a fait. Elle n’a pas eu de remarque dans son journal de classe. On constate, en effet, que l’application de la règle est assez différente. Dans le cas de Mme Gérard, c’est l’éducateur ou l’éducatrice qui a imposé la sanction alors que dans le cas d’Ofélie, c’est l’élève qui a proposé de son plein gré de rentrer se changer. Mais l’histoire ne dit pas ce qui serait arrivé à Ofélie si elle n’avait pas habité pas Louvain-la-Neuve… Selon Maxime Denis, professeur de Géographie et ancien élève dans les années 2000, les éducateurs étaient “cool et ouverts et non des monstres tyranniques”. Il ne peut pas voir de différences entre l’application d’aujourd’hui et celle d’avant car en tant qu’élève, il n’y était pas confronté : il ne portait pas les habits qui faisaient débat.

Dernier point à relever : la contestation de la règle. Cette dernière était-elle déjà un point de tension dans les années 90 ? Pour Mme Gérard, “Chacun comprenait la nécessité de la règle et ne ressentait pas le besoin de faire une rébellion.” Mme Uygur va dans ce sens : “Il y avait une sorte de consensus dans l’école, sur le fait que les filles s’habillaient comme des filles et les garçons comme des garçons. Il n’y avait pas autant de polémique qu’aujourd’hui car on était dans une société plus sexiste.” Estime-t-elle pour autant que la règle était genrée ? : “ Non, pas dans le texte mais en tant que fille, les éducateurs allaient toujours rappeler à l’ordre et si le short était trop court, il fallait rentrer chez soi. Mais ce n’était pas écrit dans la règle que le short court – ou trop court – était interdit.” Au contraire, Mme Gérard nous répond que c’était pour tout le monde la même chose à part pour un professeur “ vieux jeu” qui interdisait les garçons à venir à son cours en short. Pour Xavier Vroman, professeur de Mathématiques et Sciences et ancien élève dans les années 2000, “il y avait moins de possibilités de discussion et c’est quelque chose que M.Dejemeppe et Mme Bollen ont beaucoup plus permis. Mais il y avait déjà des tensions car les éducateurs renvoyaient des élèves qui portaient une tenue qui ne correspondait pas au ROI, les élèves manquaient donc des heures de cours pour une tenue vestimentaire.”

Bref, le règlement n’est alors pas contesté car il correspond à la mentalité de l’époque. Peu de personnes se rendent compte qu’il y peut y avoir du sexisme et de l’exclusion. Avec le recul, Yves précise : “Ce qui me frappe évidemment, c’est que pendant très longtemps, on ne s’est pas posé la question de la règle genrée (on faisait une présentation sur un mode un peu décalé sur la déconcentration causée par les vêtements des filles par exemple… et ça passait… on peut même dire que cela faisait rire). Et donc, oui, globalement, le règlement s’adressait davantage aux filles qu’aux garçons et surtout effectivement, ce message adressé aux filles de cacher ce qui pourrait provoquer des réactions n’est pas conforme à la mission d’éducation des adolescents. S’il y a bien un endroit avec un cadre qui doit apprendre aux garçons à ne pas se laisser aller aux « bas instincts », c’est l’école. Je trouve précieux que l’école permette l’éducation des garçons au respect des filles plutôt que de dire aux filles « si vous ne voulez pas d’ennui, évitez de porter certaines choses. L’école doit être perméable à l’évolution de la société.”

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