Yves Netens est bibliothécaire et éducateur en rhéto. Il travaille au Lycée depuis plus de 30 ans et a participé à une dizaine de voyages rhéto, principalement comme accompagnateur… Cette année, il a pourtant décidé, in extremis, d’organiser un second voyage. Le ByBiSix l’a rencontré.
Une ITW de Cyanne Irakoze avec l’aide de Clara Veithen et Emmanuela
Ngoie Mukaju.
ByBiSix : Qu’est-ce qui vous a motivé à proposer un second voyage ?
Le fait qu’il n’y avait qu’un seul voyage de prévu et donc 75 places pour 230 rhétos ! Avec Patricia, ma collège éducatrice en rhéto, on s’est dit que ça allait provoquer beaucoup trop de tension parmi les élèves, de frustration et de déception. Il fallait au moins à notre niveau faire ce qu’on pouvait, c’est-à-dire proposer une autre destination.
ByBiSix : Quel est, selon vous, le nombre idéal de voyages et de places que l’école devrait proposer ?
L’offre devrait tourner autour de 200 places pour 230 rhétos pour être « bien ». Pendant très longtemps, il y a eu deux voyages de 70-75 élèves et un voyage pour une trentaine d’élèves. Quand on est autour de 170 sur 230 rhétos, on est plus ou moins bon statistiquement par rapport au nombre d’élèves qui partent. Maintenant, on vient de passer 2-3 ans compliqués donc peut-être que les habitudes ont pu changer. On part un peu plus dans l’inconnu cette année-ci que les fois précédentes.
ByBiSix : À quand remonte cette tradition des voyages rhétos au Lycée ?
J’ai toujours connu les voyages rhéto au Lycée. Pendant très longtemps, il n’y avait qu’une seule destination : l’Italie. Nous étions alors guidés par l’idée que, dans notre héritage culturel, l’Italie jouant un rôle central, cela faisait sens d’y faire partir les jeunes qui terminaient le secondaire.
Et puis, une année autour de l’an 2000, on n’a pas pu partir en Italie parce qu’il y avait plein d’événements qui y étaient organisés, ce qui engendrait un manque de places et une hausse des prix. A partir de là, on a commencé à proposer d’autres destinations… En parallèle de ça, au début des années 2000, le nombre d’élèves a augmenté au Lycée. Or, l’école ne proposait toujours qu’un seul voyage : dans les faits, partir avec 200 élèves s’est révélé un fiasco. L’inertie d’un tel groupe est énorme… pour se mettre en route chaque matin, c’était extrêmement difficile ! Où qu’on aille, c’était une invasion ! Plein de choses devenaient impossible avec un groupe de 200 élèves. Mais surtout, ce qui n’était plus possible, c’est de s’imprégner de la culture, du lieu parce qu’on ne parvient pas à se “diluer” dans l’endroit où on va. A partir du moment où on ne pouvait plus partir avec tous les élèves de rhéto au même endroit, les propositions ont commencé à varier.
ByBiSix : Quel sens le Lycée veut-il donner à ces voyages rhétos ?
La philosophie, c’est d’en faire un mariage entre l’aspect culturel et aussi l’aspect convivial, çàd pour les élèves, la possibilité d’être ensemble de faire des activités ensemble, de partager du temps avec les profs qui accompagnent, le tout inscrit dans une perspective culturelle, c’est-à-dire avec un vrai programme qui propose de vraies activités, l’idée n’est pas d’aller en Italie, en Espagne ou en Croatie et de ne rien faire ! L’idée, c’est d’avoir un contenu à chaque fois mais qu’il ne soit pas écrasant pour qu’il laisse aux élèves le temps de respirer et simplement passer du temps ensemble.
ByBiSix : Les élèves comprennent-ils (encore) le sens de ce voyage ?
C’est un des problèmes que je trouve inhérent en voyage rhéto mais difficile de faire autrement, c’est que les élèves sont très consommateurs. Ils ne sont pas toujours partie prenante des choix de destination, pas vraiment partie prenante du programme non plus. Ils payent, c’est pendant les vacances et donc il y a des élèves qui se pensent en voyage sans lien réel avec l’école, ils partent en se disant : « au fond moi j’ai payé, on m’a organisé un voyage, moi j’ai l’intention d’en profiter sans trop de limites et de contraintes ». Ils ne comprennent pas toujours pourquoi les profs viennent les embêter à leur dire qu’il faut aller se coucher, qu’il faut faire ci et ça. L’ancrage scolaire du voyage n’est pas toujours très fort, très présent. Alors bon, on a déjà évoqué la possibilité de partir pendant les périodes scolaires pour que le R.O.I soit d’application. (Ici, on n’est pas dans cette configuration-là puisque c’est un temps de vacances.) On a déjà émis cette hypothèse, mais évidemment, comme le voyage n’est pas obligatoire, on ne sait pas ce que l’on ferait des élèves qui ne partent pas. Est-ce qu’ils auraient cours alors que les autres sont partis en voyage ? Cela ne serait pas facile à organiser. Bref, je pense que ça contribue aussi à défaire le lien entre l’école du voyage.
ByBiSix : Pourquoi l’organisation de tels voyages semble plus compliquée ces dernières années ?
Tout s’est compliqué à partir du moment où on a eu beaucoup plus d’élèves en rhéto et qu’il a fallu diversifier les destinations pour garder l’essence de cette tradition. Aujourd’hui, nous partons avec des groupes de 73 élèves. Parfois les élèves s’étonnent en demandant pourquoi 73, c’est étrange. C’est parce que 73 élèves + les accompagnateurs + le chauffeur, ça fait 80 et c’est donc un grand car rempli. Économiquement, c’est la formule la plus rentable. Si on part, imaginons avec 100 élèves, il n’y a pas de car de 100 personnes ! Donc on va devoir prendre un car de 70 et un autre de 50 mais qu’on ne remplira pas totalement et donc le coût du voyage va augmenter puisqu’il faudra payer ce car… On sait que le coût du voyage, c’est quand même un frein pour des élèves et on essaie de faire un maximum pour que ça ne soit pas trop cher (même si on peut déjà trouver que c’est cher malgré tout).
ByBiSix : Comment le Lycée gère-t-il ce décalage entre l’offre et la demande au final ?
Malheureusement, on est rentré – depuis quelques années – dans une ère où on est régulièrement amené à devoir faire des tirages au sort. Tout le monde souhaiterait l’éviter mais il faudrait un fameux concours de circonstances pour que l’offre corresponde exactement à l’attente des élèves, que les voyages s’équilibrent parfaitement en termes de nombre d’inscrits et que tous les élèves qui veulent partir puissent avoir la place qu’ils souhaitent dans le voyage qu’ils souhaitent, ça c’est l’idéal mais c’est évidemment un vœu “pieux” parce que ça n’arrive plus jamais ces dernières années. On entend aussi que des élèves proposent de l’argent à d’autres élèves pour se retirer des voyages ou des pressions qui s’exercent en coulisses.
ByBiSix : Devons-nous nous attendre à la fin des voyages rhéto ?
Je crois que le vrai problème, c’est le prix des voyages. Je pense effectivement que si les élèves se constituent en petites unités, ils peuvent faire un voyage – pas équivalent à celui que l’école propose mais un voyage – qui pourrait y ressembler un petit peu pour moins cher que ce que nous, on propose parce qu’ils n’ont pas les contraintes que nous avons. On n’est pas dans la même logique, on ne peut pas fonctionner, en tant qu’organisateurs pour 75 élèves, comme quelqu’un qui cherche à bricoler un voyage avec deux, trois voire cinq, six amis.
Pour le reste, je n’ai pas constaté de désaffection, du côté des élèves : quand on compare il y a 15 ans, 85% des rhétos souhaitaient partir contre 80% maintenant. Par contre, on sent bien que la tendance dans les écoles, c’est de se désinvestir de ce genre d’activité parce qu’il faut aussi le dire que la responsabilité des profs accompagnateurs est réelle : à la fois les élèves demandent le plus de libertés dans le cadre que l’école impose et les profs sont censés se tenir sur cette ligne extrêmement étroite entre le fait de ne pas imposer une discipline de fer aux élèves, ce qui n’est pas du tout la philosophie du voyage, mais quand même d’exercer un minimum de contrôle parce que c’est notre responsabilité qui est engagée et s’il se passe quelque chose, c’est nous qui seront interpelés.
ByBiSix : Mais alors vous, qu’est-ce que ce voyage vous apporte à titre personnel ?
C’est l’occasion de voir les élèves dans un autre contexte que l’école donc ça, c’est assez agréable. On est tous évidemment plus détendu, c’est les vacances. C’est en plus autour d’un projet culturel, c’est essentiellement ça que je recherche quand je pars avec les élèves, c’est l’occasion de les découvrir autrement, de les connaitre aussi car avec 230 rhétos, c’est compliqué. C’est aussi l’occasion de faire un voyage agréable, moi j’aime beaucoup Barcelone donc en l’occurrence ça ne me déplait pas de passer une semaine là-bas. Et en plus, on part avec un groupe de collègues avec qui on s’entend bien, c’est aussi un bon moment passé entre collègue. Les raisons sont multiples. Ce n’est pas un sacrifice du tout, c’est un plaisir à partager, j’espère pour tout le monde. Même si ce n’est jamais tout à fait la même chose que de partir seul ou avec des amis, sans les élèves, il y a quand même une contrainte qui est la gestion. Mais si le règlement du voyage est bien compris par tout le monde, les choses se passent bien.
